Ilaria ou la conquête de la désobéissance / Gabriela Zalapì

Nous vivons de profil. Papa et moi. Je connais bien la ligne de son nez, la forme ovale de ses oreilles, les poils qui dépassent de ses sourcils, juste au-dessus de la monture de ses lunettes. Je suis même capable de reconnaître ses humeurs à travers ses soupirs, ses grognements, ses gestes.

Plasticienne et autrice aux multiples origines, Gabriella Zalapì utilise son matériau biographique pour créer des textes qui jouent sur les limites entre fiction et réalité. Elle livre ici un très bel ouvrage sur l’enfance.

Un jour de mai 1980, c’est le père d’Ilaria qui vient la chercher à l’école. Et lui propose de l’emmener avec lui en weekend, sans sa mère et sa sœur Ana. Ce voyage se prolonge d’une manière qui semble indéfinie, et se mue en fuite de restaurants d’autoroutes en hôtels miteux. L’autoradio rythme leur périple, des chansons d’amour aux infos, tandis que défile sous leurs yeux l’Italie. Ils iront à Rome, il a promis.

Ils roulent et ne s’éternisent jamais afin de ne pas attirer l’attention, consommant sans compter cigarettes et whiskys pour le père, qui s’invente à chaque arrêt une nouvelle vie. Et reviennent sans cesse ces coups de fil interminables auxquels Ilaria n’est pas conviée. Le séjour s’éternise, la rentrée est bientôt là mais Ilaria comprend qu’elle ne retournera pas à l’école pour le moment. Elle ne sait pas quand elle reprendra une vie normale, et ravale ses larmes et sa douleur face à cet adulte en perdition.

Les cabines téléphoniques sont des cages à la frontière entre trois mondes. Quand il se met à parler, je vois danser dans cette petite boîte le monde de Maman, de Papa et celui de l’autoroute. Même si je n’entends pas ce qu’il dit, j’ai l’impression qu’il joue au ping-pong. Ses mots volent, tapent les parois de verre.

A travers le regard d’Ilaria, c’est la chute du père que l’on observe. Un homme instable et profondément blessé qui ment, boit, change d’humeur et d’avis constamment. Le jeu est bien vite lassant pour cette petite fille qui souffre en silence du manque de repères, et qui ne comprend pas pourquoi sa mère refuse de lui parler au téléphone selon son père. Si ses observations nous touchent par leur naïveté et leur loyauté, on devine en creux la situation dramatique qui s’y joue.

Ilaria ou la conquête de la désobéissance est un récit court faussement simple, qui frappe par la densité des sentiments contenus entre les lignes. Les non-dits affleurent constamment, nous enveloppant d’une doucereuse pesanteur. Récit d’enlèvement, mais aussi de liberté, son autrice touche juste, et cisèle chaque mot à voix d’enfant.

Ilaria ou la conquête de la désobeissance, Gabriella Zalapì. Editions Zoe, 2024.

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