Frapper l’épopée / Alice Zeniter

Les Kanaks avaient des chefs de guerre, des séminaristes preneurs d’otage et des élus capables d’une poignée de main, des leaders charismatiques et une quantité désespérément élevée de martyrs dans toutes les catégories précédentes et dans d’autres ; les Blancs n’avaient rien. Ils refusaient, bien sûr, de puiser le moindre modèle chez les bagnards, porteurs de chaînes et de chapeaux de paille, alors il ne leur restait pas grand-chose.

C’est une sacrée entreprise qu’a souhaité mener Alice Zeniter avec le sujet de ce nouveau roman, rattrapé par l’actualité des derniers mois. Elle m’avait impressionnée notamment avec L’art de perdre, qui retrace l’Histoire de l’Algérie à travers une famille kabyle sur plusieurs générations. Un récit ample, qui questionne l’héritage de la colonisation mais aussi la capacité d’être soi, de sortir des cases imposées par son ascendance.  Et j’avais trouvé ses textes Je suis une fille sans histoire et Tout une autre moitié du monde sur la place des femmes en fiction brillantissimes.

Elle choisit là aussi une terre hantée par les ravages de la colonisation, la Nouvelle Calédonie/Kanaky, et son Histoire cabossée si particulière. Le devenir de cette île s’est présenté à elle presque par hasard, lorsqu’elle découvre un fait historique en travaillant sur l’Art de perdre : des kabyles ont été envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie à la fin du XIXè siècle. Espérant y trouver trace de sa propre famille, elle se confronte à ce pan de l’Histoire méconnu, et y séjourne longuement. C’est là qu’a mûri ce roman, par une volonté de s’y confronter .

Résumé

Tass est née et a grandi sur le Caillou. Partie en métropole pour faire ses études, et réaliser son rêve de devenir journaliste, elle y rencontre Thomas, et vit une histoire d’amour partagée entre Paris, Orléans et sa terre natale. Voilà qu’après dix années, sa relation se termine, et elle repart vivre à Nouméa, en tant que professeure de Français. Elle y fait la rencontre dans sa classe de mystérieux jumeaux, Célestin et Pénélope, tandis que d’étranges événements se produisent sur l’île, menés par des indépendantistes kanak. Chacun.e fait comme il peut, avec ses racines, son présent, et son avenir plus ou moins tracé. Et en creux se dresse le passé de ce territoire, rythmé par les échanges entre Tass et celleux qui l’entourent.

Avis

Il m’est difficile de faire un retour sur ce roman, que j’ai voulu aimer, mais qui m’a perdue vers les deux tiers. Alice Zeniter a eu à cœur de travailler son sujet, mais il en ressort comme une sensation d’inabouti pour moi, le texte étant bien trop court pour creuser les nombreuses thématiques pourtant passionnantes qu’elle voulait y aborder, et pour laisser leur juste place à certains personnages. Elle aborde avec subtilité beaucoup de choses, mais il manque pour moi plusieurs dizaines voire centaines de pages pour donner l’ampleur qu’aurait mérité cette histoire qui au départ était très prometteuse. Il aborde pourtant des questions existentielles telles que l’appartenance, l’identité, l’héritage colonial, la liberté, creuse de nouveau un pan de l’Histoire trouble et convoque des figures historiques magnifiques telle que la grande Louise Michel.

J’ai ressenti comme une accélération à la moitié, comme si l’autrice avait un nombre de pages maximum qu’elle ne pouvait pas dépasser. De plus, glisser au sein même de la fiction un chapitre sur les raisons qui l’ont poussée à faire ce texte m’a semblé tomber comme un cheveu sur la soupe, et m’a questionnée sur la forme de cet ouvrage. Pourquoi ne pas avoir mis cette partie en postface ? Suis-je la seule à avoir ressenti ça ? Suis-je passée complétement à côté du texte ? Cela ne m’empêchera pas de continuer à lire cette écrivaine dont je trouve le travail remarquable. J’attendais peut-être trop de cet  ouvrage, ou en tout cas quelque chose  au-delà d’une fiction. Reste à me tourner vers d’autres ressources pour approfondir la question.

Pour aller plus loin

L’émission de Médiapart « A l’aire libre » sur la situation en Nouvelle-Calédonie :

Frapper l’épopée, Alice Zeniter. Flammarion, 2024.

3 commentaires sur “Frapper l’épopée / Alice Zeniter

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  1. Je n’ai pas été choquée qu’elle incorpore ce chapitre à sa fiction, cela renforce le fait d’être face à un écrit très documenté, certes énoncé comme une fiction, avec ses trois personnages, mais raccroché au réel pour libérer son message sur la colonisation,
    Merci pour ce retour 😉

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