
Ce qui advient au milieu de ma colère, ce qui s’ouvre en son sein comme un trou noir – c’est qu’au fond de moi la question se pose, se dépose d’abord doucement sans trop insister, parce que je suis une femme, parce que j’ai bientôt trente ans, parce que je viens d’une certaine famille, parce que j’ai reçu une certaine éducation […] Aurais-je pu être jugée pour ces colères ? Jugée est un euphémisme, il faudrait plutôt dire : condamnée sans procès.
Paru en début d’année, ce texte hybride a déjà reçu plusieurs prix, et c’est justifié. C’est un récit maîtrisé et passionnant qui retrace la vie de l’arrière-grand-mère de l’autrice, internée et abandonnée par sa famille.
Résumé
Tétanisée par des crises d’angoisse Adèle Yon commence à enquêter sur une aïeule dont elle sait très peu de choses, sinon qu’elle a été diagnostiquée schizophrène et internée une grande partie de sa vie. Par peur d’être elle aussi « contaminée », elle cherche auprès des membres de sa famille des informations sur cet épisode tû pour se rassurer. Elle est loin de se douter que cette enquête la mènera à plonger dans un secret de famille aux répercussions encore actuelles, et à découvrir tout un pan de l’Histoire peu reluisante de la psychiatrie du XXe siècle.
Qui était Betsy ? Une femme fragile, hagarde, mais joyeuse, aux tempes étrangement creusées. Un fantôme, selon ses enfants. Elle était peu présente, mais semblait obsédée par son mari André lors de ses courts séjours dans la maison familiale. Mari qui avait pris la décision de la faire interner onze ans après leur mariage, dont elle ne sortira que seize ans plus tard. Selon sa fille aînée, grand-mère de l’autrice, il n’y a pas grand chose à en dire. Elle n’était pas là, mais les enfants ont été élevés par des gouvernantes ou autres membres de la famille, et tout va bien. Pas de quoi en faire un drame. Ni en parler. Et puis c’est dérangeant une mère « folle ».
Mais en creusant, Adèle Yon découvre une toute autre personne, intelligente, passionnée, trop libre pour l’époque. Dont le mari ne comprend pas les envies, et que la société souhaite dresser. Un fonctionnement fréquent à une époque où l’on pratique majoritairement la lobotomie sur les femmes et les adolescents car plus susceptibles de sortir du cadre imposé…
Avis
Avec le parcours d’Elisabeth, c’est le drame de l’enfermement des femmes et de leur effacement qui se joue devant nous. La diversité des modes narratifs, alternant journal d’enquête, témoignages dactylographiés, extraits de correspondances, et archives médicales, nous perd pour mieux nous orienter. L’enquête progresse, et dévoile finement d’autres interprétations, des chemins de traverse qui disent ce que personne ne veut savoir. Une prouesse narrative qui nous embarque et nous questionne sur le vrai et le faux, sur les mythologies et les réécritures familiales. Le poids des silences dans lesquels tout est dit.
C’est un portrait en creux, rapiécé, où les manques deviennent broderie. L’autrice reconstitue petit à petit le cheminement de la vie de Betsy, et la confronte à son époque et ses mœurs étouffantes. Une démarche salutaire et finement orchestrée qui nous plonge petit à petit dans la réalité niée de cette histoire, dans l’ambiguïté des voix, et harmonise notre colère grandissante avec celle de l’arrière-petite-fille. Une colère saine, qui ne juge pas. Une colère qui explore, tente de comprendre. Et réhabilite cette aïeule dans un hommage bouleversant.
Mon vrai nom est Elisabeth, Adèle Yon. Editions du sous-sol, 2025.

Quelle belle chronique pour un roman réussi !
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Oh merci ! Oui c’est une de mes lectures de l’année pour le moment, et toi ?
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