Paris et sa banlieue sont […] deux espaces mythiques et géographiques, construits en opposition réciproque. Leurs histoires s’enchevêtrent pour former un amalgame complexe de choix urbanistiques, de politiques sociales, de colonialisme, d’immigration, de décisions administratives, de stratégies de maintien de l’ordre, de peurs et de haines. Cette opposition entre Paris et sa banlieue se cristallise autour d’un espace spécifique : la Zone.

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Écrivain, chercheur et curateur, Justinien Tribillon a travaillé sur l’urbanisme, la migration, et la politique des artefacts techniques notamment. Il nous offre avec cet essai riche et accessible une contre-histoire des politiques urbanistiques de Paris, et met à jour sa dimension classiste et ségrégationniste.

Du noir au blanc, ceinturer pour mieux repousser

L’image régulièrement admise de la capitale tient de ses monuments historiques, son « je ne sais quoi » supposé en faire un lieu chic et unique, mais aussi son périph’ toujours bondé et sa banlieue morose. Une opposition que l’on découvre dans cet ouvrage savamment construite, et ce depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours. Justinien Tribillon concentre son propos sur la « Zone », la ceinture entourant Paris qui fût le théâtre de nombreuses évolutions, et nous propose d’en revisiter les étapes.

Son texte, habilement structuré en chapitres attribuant une couleur à chaque période, allant du noir au blanc en passant par le vert, le rose et le rouge , débute par une déambulation entre les portes de Saint-Ouen et de Montmartre, à la découverte des puces. Le marché aux puces Porte de Saint-Ouen est un lieu où pauvreté et richesse se côtoient, à quelques centaines de mètres. Violence de l’espace, mais aussi promiscuité obligatoire. En dérivant vers la Porte de Montmartre, il aborde le sort des chiffonniers, ancêtres des biffins, qui vivaient de récupération et de revente de ceux que les autres jugeaient désormais inutile. Ces « pêcheurs de lune » seront relégués avec tous les autres indésirables de la planification urbaine haussmanienne , dans une zone matérialisée par des fortifications érigées par Adolphe Thiers au milieu du dix-neuvième siècle, et qui seront détruites après la première guerre mondiale.

En détruisant les rues les plus anciennes et les plus pauvres de la ville sans égard pour ses habitants, Haussman avait de fait exilé des milliers de Parisiens des quartiers qui étaient les leurs, les expulsant vers les arrondissements extérieurs, vers la banlieue et vers l’espace liminal jouxtant l’extérieur du mur de Thiers : la Zone.

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On tente de protéger Paris de l’envahisseur extérieur, mais aussi et surtout de sa propre population, de ceux que l’on nommera « zonards », terme péjoratif qui regroupe pêle-mêle chiffonniers, migrants, ouvriers, Roms…Le photographe Eugène Atget a documenté la vie de ces « zoniers »ainsi que les transformations de la ville à cette époque, redonnant une identité et une dignité aux habitants de la Zone. Paris se construit donc et s’étend en excluant, dans un fantasme hygiéniste et raciste nourri par les théories de Charles Darwin et Arthur de Gobineau.

On découvre également comment les espaces verts peuvent être des dispositifs de ségrégation urbaine, et que certains parcs et stades construits dans la première moitié du vingtième siècle sont le résultat de mouvements hygiénistes en accord avec le régime pétainiste. Si les fortifications sont démantelées à partir de 1919, elles laissent place à des projets toujours aussi repoussoir, afin de permettre une nette séparation entre Paris et sa banlieue, ce qui garantit la valeur des propriétés sur le territoire parisien. On érige des Habitations à Bon Marché pour les classes les plus populaires aux portes, construites comme facilement accessibles pour les descentes policières. Il faut en effet surveiller et maintenir une population jugée dangereuse, d’autant plus avec l’accroissement des mairies communistes aux abords de la capitale, vues comme « deux cordons prolétariens encerclant un Paris bourgeois : la ceinture rose, celle des logements sociaux, et la ceinture rouge, celle des municipalités communistes » (p.74).

Cette zone voit sa plus grande transformation dans les années 1960, avec la construction du boulevard périphérique, océan de béton achevant de corseter la capitale. Là également les disparités sociales sont énormes, selon si l’on vit dans les villes cossues ou populaires.

Pourquoi le lire

C’est un essai historique passionnant, qui permet d’appréhender l’histoire d’une ville par son aspect politique. Car comme le souligne et le démontre très justement Justinien Tribillon, l’urbanisme est loin d’être une discipline technocratique neutre, et recèle de biais conscients ou inconscients qui façonnent des espaces souvent très peu inclusifs. Les questionnements abordés dans cet ouvrage sont toujours d’une brûlante actualité, et les processus de discrimination tendent à se répéter malgré nos sociétés que l’on pense progressistes. Gentrification, greenwashing, néocolonialisme, spéculation immobilière… Et si l’on imaginait d’autres modes d’habitation et de vie collective plus sains que ceux que l’on nous impose ?

Je suis d’ailleurs preneuse d’autres lectures sur ce sujet !

La zone : une histoire alternative de Paris, Justinien Tribillon. Editions B42, 2025. Traduction de Marc Saint-Upéry.


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