Depuis toujours, on me fait comprendre que la colère est une maladie qu’il faut guérir.
On ne m’écoute pas quand je suis énervée, on ne me demande jamais quelle est l’origine de cette boule de feu lovée
dans les petits interstices de mon corps.
J’ai lu avec émotion le premier roman de Lou Eve, écrit très intime et social à la fois. Il aborde sous forme d’un récit choral fragmenté le parcours d’adoption de Linh, petite fille d’origine vietnamienne et adoptée en France. Elle se connecte à ses souvenirs, et nous livre sa construction personnelle. En parallèle, on entend dans une alternance de chapitres les voix de Minh, sa mère biologique, et de Françoise, sa mère adoptive en France. Trois voix assemblées pour transmettre cette histoire de filiation pas tout à fait comme les autres.
La forme oscille entre essai, autobiographie et fiction, Lou Eve ayant construit son alter ego fictionnel Linh en miroir de sa propre expérience personnelle, et elle explique sa genèse comme un « puzzle où il y a plein de morceaux à assembler. En écrivant, j’en suis venue égrener des souvenirs. C’est un travail de souvenirs et de mémoire qui ne peut pas donner un récit linéaire. C’est aussi un travail de mémoire. »
Le travail d’écriture suit le processus de construction de soi de Linh, il navigue dans les pensées et les doutes de ses deux mères, et raconte sans juger. Il aborde de nombreuses thématiques, qu’il imbrique progressivement entre elles pour multiplier les points de vue. C’est un récit d’apprentissage, une histoire de femmes différentes mais pourtant liées les unes entre elles, une histoire de filiation éparse, et une quête de soi par ses origines. J’ai trouvé la construction du roman en trois voix, la mère adoptante, la mère biologique, et l’enfant adoptée, ingénieuse et empathique.
On comprend alors que rien n’est totalement blanc ou noir dans un événement aussi complexe que l’abandon d’un enfant, et que pour les trois parties il peut être tout aussi difficile de trouver sa place. L’utilisation de la troisième personne pour les deux mères, et du « je » pour Linh, personnage principal du récit permet une plus grande proximité avec elle. L’éclatement temporel et géographique du récit permet de donner progressivement de l’épaisseur à chacun des personnages, et d’entrer en douceur dans ce puzzle familial.
Pourquoi le lire ?
S’il ne cache rien de la souffrance vécue par Linh, ce récit est bercé d’amour, de compréhension, et lumineux malgré tout. On est ce que l’on nous donne, mais aussi que ce l’on en crée. Ce texte nous offre un parcours initiatique, un éveil au féminisme et à la compréhension de ses désirs . Et nous montre comment sortir du conformisme et du rôle assigné par la pression sociale pour vivre son ascendance multiple, et faire la paix avec soi.
Citation extraite de cet article : Lou Eve : « J’éprouvais un besoin de prendre du recul, de me questionner sur mon passé, mon identité » – Bondy Blog
Sous les strates, Lou Eve. Editions Les Escales, 2023.

