Lorraine Coeur d’Acier / Vincent Bailly et Tristan Thil

Aujourd’hui 17 mars 1979, à 16 heures, première émission de Lorraine Coeur d’Acier. Une radio créée par la CGT et mise à disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain. Lorraine Coeur d’Acier, une radio pour vivre, travailler et décider en Lorraine.

En passant par le bassin lorrain…

Fin 1978. La mise en application du plan Davignon, qui vise à restructurer la sidérurgie européenne, entraîne l’annonce de la suppression de plusieurs milliers d’emplois dans le bassin sidérurgique de l’Est, à Longwy et Denain notamment, deux villes vivant principalement de cette activité.

Commence alors un mouvement d’ampleur de lutte contre ces suppressions, avec notamment une grève générale, des axes routiers bloqués, la gare de Longwy occupée, « l’enlèvement » de Johnny Hallyday, et une grande marche sur Paris qui rassemblera plus de 100 000 personnes solidaires de toute la France.

Afin de permettre aux personnes directement impactées de s’exprimer, la CGT lance en mars 1979 une radio pirate, ce qui pour rappel était interdit à l’époque, Lorraine Cœur d’Acier, ou LCA. Animée et gérée par les deux journalistes Jacques Dupont et Marcel Trillat, elle se veut un lieu où la parole est libre, où l’on débat, et où l’on construit ensemble d’autres possibles.

Ecoutez Lorraine Coeur d’Acier, fréquence 102 FM

Cette antenne libre qui tiendra un peu moins de deux ans n’est pas exempte de désaccords internes, de moments radiophoniques assez tendus, mais aura aussi permis aux personnes absentes du débat public d’avoir l’occasion de s’exprimer. On soulignera notamment les prises de parole sur la condition des femmes, et les travailleurs immigrés. La radio reçoit des invité.e.s médiatisé.e.s comme Georges Marchais, Daniel Cohn-Bendit, Alain Krivine, Françoise Giroud, Jean-Jacques Servan-Schreiber… Mais aussi et surtout la population lorraine. Sa programmation libre et fluctuente se constitue au gré de l’actualité et des invités, et également autour de rendez-vous incontournables tels que la revue de presse quotidienne matinale, véritable outil de critique des médias traditionnels, ou bien encore l’émission hebdomadaire « La parole aux immigrés », diffusée en français et en arabe. Il est à noter que Gérard Noiriel y animait une émission historique qui devait être passionnante !

Régulièrement brouillée et menacée par les autorités, LCA  aura fait partie de ces radios qui ont ouvert la voie aux radios libres, où la parole n’est pas contrôlée pas l’État. Elle a donné lieu à une solidarité sans pareille des habitants, prêts à protéger son antenne émettrice à chaque tentative de démantèlement par les CRS. En ces temps actuels de crise des médias, et de menace de la liberté des journalistes par d’inquiétants monopoles sur les rédactions, LCA est une bouffée d’air et un modèle inoubliable. Une magnifique preuve, s’il en fallait encore,  que le collectif dans sa plus pure forme est un mode  de lutte incroyable.

Une BD vivante et envolée

Tristan Thil et Vincent Bailly réussissent à nous plonger dans cette ambiance à la fois joyeuse et tendue, survoltée par la lutte mais aussi apaisée par l’écoute et le collectif. Le choix scénaristique offre un récit dynamique, et permet par le prisme des histoires croisées de personnages gravitant autour de la radio de faire entrer la petite Histoire dans la grande. Les dessins à l’encre de Vincent Bailly restituent tout en finesse et en beauté la topographie si particulière des bassins sidérurgiques, et des usines. En résumé une bande dessinée touchante sur les luttes et le collectif !

Pour aller plus loin

  • Sur l’expérience LCA en tant que média populaire, avec ses réussites et ses limites, je vous recommande cet entretien avec Ingrid Hayes, historienne, disponible sur Acrimed.
  • Un très bel entretien avec Marcel Trillat, Radio Lorraine Cœur d’Acier, une radio libre au cœur de la liberté d’information, réalisé en 2020 par Jeanne Menjoulet.
  • Lorraine et nancéienne moi-même, je ne pouvais terminer cette chronique sans évoquer le clin d’œil de Baru en postface à une véritable institution de la ville de Nancy : La Parenthèse, librairie de bandes dessinées depuis 1974, l’une des premières spécialisées en France. Passez-y si vous êtes dans les parages !

Lorraine Coeur d’Acier, Vincent Bailly et Tristan Thil. Futuropolis, 2021.

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