10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange / Elif Shafak

« Pendant la première minute qui suivit sa mort, la conscience de Tequila Leila se mit à refluer, lentement, graduellement, comme la marée s’éloigne du rivage.[…] Le premier souvenir qui lui revint à l’esprit avait trait au sel – la sensation du sel sur la peau et son goût sur la langue. »

J’aime infiniment Elif Shafak, sa langue sensuelle et gourmande, cette façon unique de décrire son pays d’origine, ses choix forts et ses combats contre l’injustice qu’elle mène dans chaque roman. Féministe militante, Turque d’origine, vivant à Londres, Elif Shafak trouve son inspiration dans la ville d’Istanbul, le soufisme, et mêle subtilement Orient et Occident dans ses écrits.

Je l’ai découverte il y a quelques années déjà avec La bâtarde d’Istanbul, que je vous recommande vivement. Mais j’ai décidé aujourd’hui de vous présenter son dernier roman, 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, fable douce et violente à la fois, qui donne une voix aux marginaux, aux laissés pour compte, à ceux que l’on méprise.

Il existe une étude scientifique qui suppose qu’après notre mort, notre cerveau continuerait de fonctionner 10 minutes et 38 secondes précisément. Ce sont ces 10 minutes et 38 dernières secondes que nous vivons avec Tequila Leila, prostituée stambouliote sauvagement assassinée et abandonnée dans une ruelle en pleine nuit.

Chaque chapitre de la première partie du roman nous plonge dans un souvenir de la vie de Leyla, qui remonte son fil grâce à des émotions, des goûts, des moments phares gravés dans sa mémoire et qu’elle revit. Sa jeunesse dans un milieu aisé, sa filiation compliquée, sa fuite pour être libre, sa vie de prostituée dans un bordel à Istanbul, ses amours, ses désillusions, et ses espoirs aussi.

On y découvre également les belles rencontres, transformées en amitiés solides, qui ont jalonné sa vie. Sabotage Sinan, Nostalgia Nalan, Jameelah, Zaynab122 et Hollywood Humeyra, autant de vies atypiques, abîmées, en lutte, et fortes. Ce club des cinq revisité, galaxie dont Leyla était l’astre dominant, le point cardinal, fera tout, une fois la nouvelle de sa mort apprise, pour lui offrir un au-delà digne de ce nom. Se met alors en place un road trip rocambolesque macabre, drôle et touchant à la fois. sépulture digne de ce nom. Une deuxième et troisième parties légèrement moins savoureuses que la première, mais une très belle réussite dans l’ensemble.

Mais croyez-moi, ce n’est pas un récit sur la mort, mais sur la vie. Sur les traces que l’on y laisse quand on la quitte, et sur notre survivance à travers les souvenirs des autres. C’est enfin une profonde réflexion sur l’au-delà, l’amitié, et la spiritualité.

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, Elif Shafak. Flammarion, 2020.

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