La Grève des bàttu / Aminata Sow Fall

« La fortune n ‘a pas de domicile fixe , Dieu ne l ‘a pas attribuée d ‘une manière définitive . Il ne fait que la prêter. »

Aminata Sow Fall est une figure incontournable de la littérature sénégalaise. Grande femme de lettres, enseignée aujourd’hui dans les universités, Elle a fondé le Centre Africain d’Animation et d’Echanges Culturels situé à Dakar. Son œuvre est militante, puissante et féministe. Elle est considérée par Alain Mabanckou comme la « plus grande romancière africaine » ( Lettres noires : des ténèbres à la lumière, leçon inaugurale du Collège de France), et a reçu notamment en 2015 le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française. La Grève des bàttu, paru en 1979, a reçu le Grand prix littéraire d’Afrique Noire en 1980.

Dans ce récit fictif, Aminata Sow Fall nous transporte dans une ville, dont on ne sait pas où elle se situe clairement, ce qui donne à l’aventure racontée une portée quasi universelle. Mour Ndiaye, directeur du Service de la salubrité publique en a assez de voir des mendiants dégrader l’image de la Ville, et ainsi freiner l’expansion économique de celle-ci. En effet, une manne touristique est en plein développement, et il faut à tout prix se débarrasser de ces « bàttu », mot d’origine wolof désignant leur calebasse utilisée pour recevoir les aumônes des passants. Pauvres, infirmes, vieillards, veuves et enfants sont du plus mauvais effet pour le gouvernement.

Il missionne son adjoint Kéba Dabo pour effectuer cette tâche délicate, et celui-ci s’exécute avec zèle et empressement. Les mendiants sont violemment expulsés, et chassés loin de la Ville. Ceux-ci extrêmement choqués, décident à l’issue d’une réunion autour de leur tutrice et bienfaitrice Salla Niang, de se mettre en grève, et de ne plus mendier.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais c’est sans compter sur un aspect essentiel et totalement négligé par un directeur dévoré par l’ambition : les mendiants ont une utilité sociale très forte, car pour voir ses prières exaucées, la charité est essentielle. Or à qui donner si les mendiants cessent d’accepter ? Qui va recevoir les offrandes commandées par les marabouts pour voir sa situation s’améliorer ? Et si ces indésirables étaient le ciment insoupçonné de cette société ?

Avec cette fable délicieusement cynique, satire politique virulente contre l’incurie des puissants, Aminata Sow Fall frappe juste et fort. Sont mis à nu l’hypocrisie et l’égoïsme des plus riches, qui certes donnent aux indigents par obligation sociale et religieuse, mais aussi et surtout dans leur propre intérêt. Une charité déguisée pour mieux penser à soi. Elle joue habilement de ce retournement de situation inattendu pour nous interpeller, et nous faire réfléchir sur la notion de solidarité, présente uniquement de manière sincère chez les mendiants.

La Grève des bàttu, Aminata Sow Fall. Le serpent à plumes, 2001.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :