Mangeterre / Dolores Reyes

« J’ai caressé la terre qui le donnait des yeux neufs, me permettait d’avoir des visions auxquelles j’étais la seule à accéder. Je savais combien les messages des corps volés sont douloureux. J’ai caressé la terre, serré le poing et soulevé dans ma main la clé qui ouvrait la porte par laquelle Maria et tant d’autres filles étaient parties, filles aimées, elles, de la chair d’autres femmes. J’ai soulevé la terre et avalé, toujours plus, beaucoup plus pour que naissent ces yeux neufs et que je voie. »

C’est un récit très particulier dont je souhaite vous parler, un livre âpre, rude, et qui laisse un drôle de goût dans la bouche, comme la terre qu’avale l’héroïne de cette fiction coup de poing teintée de réalisme magique. Une plongée dans l’enfer des femmes argentines.

Mangeterre a un don, elle ne l’a pas choisi. Lorsqu’elle ingère de la terre elle a le pouvoir de voir les gens morts, de savoir où ils sont et ce qui leur est arrivé. Cette communication magique ne peut s’effectuer qu’avec de la terre ayant été foulée, ou dans laquelle est enterrée la personne disparue. Cette manie étrange qu’elle a depuis l’enfance la plonge dans un univers de souffrance, de violence et de mort. Ayant réussi à retrouver sans le vouloir enfant une camarade disparue, Mangeterre se voit sollicitée par des familles qui cherchent leurs proches. Ils disposent tous les jours des bouteilles de terre devant chez elle.

Difficile pour elle de refuser d’aider ces personnes dans la détresse, mais cela lui coûte tellement physiquement et psychiquement. Car Mangeterre voit les supplices des victimes durant ses visions, et lutte pour digérer le traumatisme fondateur de son enfance, avoir assisté au meurtre de sa mère par son père, avant que celui-ci ne les abandonne elle et son grand frère.

A travers les visions et les morts qui habitent le récit, on voit la violence des hommes envers les femmes, envers les enfants. Féminicides, viols, rapts…. Dolores Reyes nous conte ici l’horreur quotidienne qui sévit en Argentine, où plus d’une femme sur trois est victime de violences sexuelles, et où ce sont plus de trois mille femmes ou petites filles disparues qui n’ont jamais été retrouvées entre 1990 et 2013. Ce livre puissant fait l’effet d’un exutoire pour son autrice, militante féministe engagée contre les violences faites aux femmes, et dont le premier roman est traversé de ses combats.

Je conclurai cet article en rappelant qu’en France on estime qu’une femme sur dix est victime de violences de la part de son conjoint, quel que soit son âge ou son milieu social, et que bien que terme non approuvé encore officiellement juridiquement, le féminicide est un fléau bien réel qu’il faut nommer et combattre. Pour approfondir le sujet, je vous conseille la lecture de ce petit guide d’aide aux victimes réalisé par l’Observatoire départemental des violences envers les femmes de Seine Saint-Denis, et surtout cet outil important à diffuser autour de soi, le violentomètre, qui permet de manière claire et factuelle de repérer si vous, ou l’une de vos proches êtes dans une relation amoureuse toxique et dangereuse. Parlons-en, luttons, soutenons-nous.

Mangeterre, Dolores Reyes. Editions de l’Observatoire, 2020.

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