Notre vie quotidienne est toujours dans les limites de la loi. On ne sait plus nous-mêmes quand on est dedans-la-loi ou hors-la-loi. On a appris à s’adapter à cela alors qu’aucun de nous n’est un criminel, au sens propre du terme. La figure publique que nous connaissons le plus, c’est l’arbitraire. Faire passer les Sans-Papiers pour des délinquants est la quintessence même de la mauvaise foi et de l’injustice.

Dernier volet de la « trilogie des papiers », entamé avec le très acclamé et indispensable Debout payé et le truculent Black Manoo, le dernier récit de Gauz clôture son exploration des questions d’exil, d’identité et de lutte pour les droits selon son éditeur Le Nouvel Attila. Et quel texte pour clôturer cette chronique affutée et lucide de notre société contemporaine ! D’autant plus au sein d’une actualité en écho inversé.

Dans ce pays, la vraie naissance, c’est le jour où tu as des papiers. Notre maternité à nous, c’est la Préfecture.

Le récit débute par l’évocation de Madjiguène Cissé, grande militante sénégalaise et l’une des cheffes de file du mouvement des Sans-Papiers ayant occupé l’église Saint-Bernard du 18 juin au 23 août 1996. Une occupation symbolique et pacifiste en réponse à la Loi Pasqua qui durcissait considérablement les conditions d’obtention de titres de séjour en France. Ainsi des personnes non régularisées se retrouvent dans un entre-deux qui les ren à la fois pas vraiment expulsables, mais pas régularisables non plus. Après avoir occupé successivement l’Eglise Saint-Ambroise et le gymnase Japy, puis avoir été hébergés provisoirement à la Cartoucherie de Vincennes, ils s’installent Halle Pajol dans un hangar désaffecté. Et réalisent qu’ils risquent de passer totalement inaperçus car au fond les autorités se fichent qu’ils y soient. Ils décident alors de demander asile dans l’Eglise Saint-Bernard, asile qui leur est accordé tant qu’ils ne gênent pas la tenue des célébrations religieuses.

Commence alors une lutte de huit semaines, dont le point d’orgue est une grève de la faim collective, qui se soldera par l’expulsion des ces familles au petit matin, et leur envoi en centre de rétention. L’opinion est choquée par la violence de l’expulsion, notamment l’utilisation d’une hache pour enfoncer une des portes du bâtiment.

Gauz convoque habilement ce groupe dans un texte qui dit leur lutte avec toute sa verve, et son humour. C’est drôle, fin, poignant, cynique et plein d’humanité à la fois. Et la forme, par dialogues et interventions chorales, permet une vraie fluidité dans les échanges. Il y a des passages savoureux, et s’il ne cache rien des contradictions qui ont pu traverser ce mouvement, il nous donne à voir des gens qui luttent, réfléchissent et décident ensemble de leur destin.

Un modèle de dignité et d’engagement que ces familles qui ont sacrifié de leur temps et en partie de leur santé pour être simplement traités avec le respect qu’on leur devait, ni plus ni moins.En ces temps actuels de montée des pires idées, et où l’on entend de nouveau le bruit des bottes et la peste brune ressurgir, Gauz produit un livre salutaire et essentiel. Merci à lui.

Pour aller plus loin

  • Debout payé, Gauz. Le Nouvel Attila,2014.
  • Black Manoo, Gauz. Le Nouvel Attila, 2020.
  • Parole de sans-papiers, Madjiguène Cissé. La Dispute, 1999.

Les portes, Gauz. Le Nouvel Attila, 2024


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