Dire que cet ouvrage était attendu est un euphémisme pour moi. Après avoir découvert sa plume il y a bientôt plus de dix ans, j’étais impatiente de me plonger dans le dernier roman de Chimamanda Ngozi Adichizie. Elle a fait partie de mes écrivaines incontournables, vous pouvez d’ailleurs lire quelques conseils de lecture ici et .

Il était quatre fois

De quoi parle L’inventaire des rêves ? De  femmes qui tentent de trouver un sens à leur vie, et d’accéder à leurs aspirations profondes. Zikora, Omelogor, et Kadiatou sont liées par  Chiamaka. Surnommée Chia, cette  femme nigériane de condition sociale très aisée revisite ses relations amoureuses plus ou moins abouties, tout en tentant de gagner sa vie en écrivant sur ses voyages. Sa meilleure amie Zikora elle tente de s’approprier un choix difficile, et s’efforce de se reconstruire. Omelogor, sa cousine haute en couleur et « Robin des bois » à ses heures perdues se lance dans un projet personnel coûteux, et Kadiatou, employée de Chia, est victime d’un grave événement qui pourrait mettre en danger les sacrifices faits jusque là pour espérer une vie meilleure. Chacune expérimente un moment charnière dans leurs vies, et doit y faire face.

Ces trajectoires  sont sensibles, et effleurent des thématiques universelles comme l’ambition, l’amour, la parentalité et la création. Il est beaucoup question de liens dans ce roman. Chimamanda Ngozi Adichie eplore finement les relations familiales et amicales, et les colore de tendresse parfois vache, mais toujours sincère.

Mon avis en résumé

Les plus : la qualité de l’écriture, la différenciation des voix entre les quatre femmes qui en font des personnages incarnés tout en nuances et complexité. Le regard toujours fin de l’autrice, les thématiques abordées , la malice de la plume, l’humour et l’autodérision. Le racisme abordé sous plusieurs aspects, l’incompréhension entre communautés, mais aussi l’entraide et la sororité.

Les moins : la construction en cinq parties que j’ai trouvées inégales, l’utilisation de l’affaire Diallo-Strauss Khan un peu étrange . J’ai eu l’impression de surfer sur les propos et les thématiques parfois, et aurais aimé plus de profondeur.

Pourquoi le lire ?

A recommander pour les envies de portraits de femmes amples, de sororité. Et de se retrouver à partager ses peines de cœur et ses tracas de vie entourée d’amies, de sœurs, et de mères.

Et c’est là où cette fiction prend tout son sens et sa profondeur, car Chimamanda Ngozi Adichie l’a écrit en plein deuil de sa propre mère, à qui elle dédie ce livre, et dont sa présence dans les pages irradie.

Pour finir je dirais que j’ai retrouvé sa verve malicieuse, son regard critique, et son amplitude romanesque, et malgré quelques petites déceptions, j’ai savouré cette lecture qui a infusé bien plus en moi que je ne l’aurais cru.

Pour aller plus loin : traduction et biais racistes

Après quelques hésitations entre version originale et version française, c’est la version traduite par Blandine Longre parue chez Gallimard qui s’est imposée à moi. Amusons-nous à faire un petit exercice très révélateur en comparant les quatrièmes de couverture de la version originale et de la version traduite en France :

Résumé de l’édition Harper Collins en anglais :

Chiamaka is a Nigerian travel writer living in America. Alone in the midst of the pandemic, she recalls her past lovers and grapples with her choices and regrets. Zikora, her best friend, is a lawyer who has been successful at everything until -betrayed and brokenhearted- she must turn to the person she thought she needed least. Omelogor, Chiamaka’s bold, outspoken cousin, is a financial powerhouse in Nigeria who begins to question how well she knows herself. And Kadiatou, Chiamaka’s housekeeper, is proudly raising her daughter in America -but faces an unthinkable hardship that threatens all she has worked to achieve. In Dream Count, Chimamanda Ngozi Adichie trains her fierce eye on these women in a sparkling, transcendent novel that takes up the very nature of love itself. Is true happiness ever attainable or is it just a fleeting state ? And how honest must we be with ourselves in order to love, and to be loved ? A trenchant reflection on the choices we make and those made for us, on daughters and mothers, on our interconnected world, Dream Count pulses with emotional urgency and poignant, unflinching observations of the human heart, in language that soars with beauty and power.

Résumé de l’édition Gallimard traduite en français :

L’inventaire des rêves, c’est avant tout la naissance de quatre grandes héroïnes, quatre femmes puissantes venues d’Afrique de l’Ouest dont les destins et les rêves se croisent. Chiamaka est une rebelle qui a déçu sa famille huppée du Nigeria, car au mariage avec enfants elle préfère vivre de sa plume, sans attaches. Mais est-ce vraiment son rêve ? Sa meilleure amie Zikora, qui a toujours voulu être mère, réussit à trouver le parfait alter ego, mais sera-t-il à la hauteur ? Quant à Omelogor, cousine de la première, femme d’affaires brillante, elle rêve de combattre les injustices faites aux femmes et plaque tout pour reprendre des études aux États-Unis. Et puis il y a Kadiatou, domestique adorée de Chiamaka, fine cuisinière et tresseuse hors pair. Son rêve américain se réalise quand un hôtel de luxe l’embauche comme femme de chambre, pour le meilleur et surtout pour le pire. Les rêves des femmes seraient-ils plus difficiles à atteindre ?
Dix ans après le succès planétaire d’Americanah, la grande Adichie signe un magnifique nouveau roman, ample et saisissant. En mêlant avec brio sujets profonds et frivolité, drames et douceur, L’inventaire des rêves bouleverse autant qu’il amuse. Car si ces quatre héroïnes inoubliables aiment rêver d’amour, papoter pendant des heures, partager plats savoureux et plaisanteries, elles sont aussi et avant tout des femmes noires qui, chacune à sa manière, doivent questionner l’impact qu’a leur couleur de peau sur leur parcours, et sur le regard des autres.

Ce qui me surprend ici, et je ne parlerai que de la quatrième de couverture, car la traduction du roman en elle-même ne m’a pas donné cette même impression, c’est l’essentialisation de ces quatre personnages féminins, qui sont ramenés à leurs caractéristiques géographiques et raciales. La notion d’expérience universelle que laisse à entendre la version anglaise disparaît totalement, au profit d’un enfermement qui me gêne, et je serais curieuse d’avoir des retours de certain.e.s d’entre-vous ayant lu les deux versions. Cela pose la question des biais et stéréotypes présents dans certaines traductions en langue française.Laura Nsafou a publié un article sur son blog, et animé une conférence sur cette question que vous pouvez retrouver ici.

L’inventaire des rêves, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2015. Traduction de Blandine Longre.


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