Si Mariana Enriquez a un talent certain pour créer des univers sombres qui prennent leur temps pour se dévoiler comme dans Notre part de nuit, elle excelle également dans les nouvelles. Après Ce que nous avons perdu dans le feu et Les dangers de fumer au lit, c’est le troisième opus dans lequel je me plonge et j’y trouve toujours autant matière à étonnement. C’est d’ailleurs par ces recueils cités précédemment que j’ai pris goût à nouveau à ce format d’écriture, qui concentre des mondes dans quelques pages.

Avant de plonger dans le cœur du sujet je me dois d’attirer l’attention sur le sublime travail d’édition du sous-sol, qui produit des pépites visuelles. Les couvertures sont marquantes, ici le tableau Le lit anglais de Guillermo Lorca qui illustre parfaitement l’ambivalence du contenu, la typographie soignée et la mise en page très agréable.

Passons maintenant au texte. Les histoires s’étirent parfois plus longuement dans cet opus, on quitte les chutes surprenantes et les pirouettes narratives pour un format plus classique d’histoires courtes, parfois un peu plus oubliables, mais délicieusement gothiques et sociales.

Si l’horrifique affleure plus subtilement, les souffrances des personnages résonnent comme autant de métaphores des violences patriarcales de la société argentine. La plume est abrupte, surprenante, les détours exposent à vif les blessures. On est dans la chair modifiée, maltraitée, dans des lieux équivoques, et dans les apparences trompeuses. Ici les robes blessent, les visages se floutent sans raison, les fantômes squattent le quotidien. Tout cela parsemé de superstitions et de crise sociale.

En douze histoires, l’autrice dresse un portrait acide de notre monde moderne. Ce n’est peut-être pas le recueil qui m’a le plus impressionnée, certaines nouvelles m’ayant un peu laissée sur le coté, mais il reste une immersion dans l’univers narratif unique de Mariana Enriquez, qui mérite vraiment d’être découvert.

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, Mariana Enriquez. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Editions du sous-sol, 2025.


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