Et il me pousse vers certains coins, vers certaines maisons humides, / vers des hôpitaux où les os sortent par la fenêtre, / vers certaines cordonneries à l’odeur de vinaigre, / vers de rues effroyables comme des crevasses. / Il y a des oiseaux couleur de soufre et d’horribles intestins / pendant aux portes des maisons que je hais.

Pablo Neruda, cité p. 634

En découvrant les recueils de nouvelles de cette autrice, j’ai été charmée par son sens de la narration et sa capacité à mêler macabre, luminosité et tréfonds de l’âme humaine. Et qui dit été dit plus de temps pour lire des pavés, alors je me suis attaquée à son œuvre la plus longue, le très acclamé roman Notre part de nuit, lauréat de plusieurs prix.

Il me tardait de pouvoir plonger à nouveau dans son univers par un format plus long qui laisserait le temps à son style et sa créativité de s’épanouir. Et je n’ai pas été déçue. Lire un récit horrifique est vraiment hors de ma zone confort( si j’occulte ma phase boulimique Stephen King à l’adolescence), mais j’ai été cueillie par la construction, la richesse et les nombreuses portes d’entrées de ce texte saisissant. Par contre âmes sensibles s’abstenir.

« Une telle lumière ce matin-là et le ciel limpide, à peine une tache blanche dans le bleu brûlant, plus semblable à une traînée de fumée qu’à un nuage. » p.13

En ouvrant les premières pages, on découvre un père et son jeune fils en cavale. La mère est décédée, le père gravement malade du cœur, et l’enfant fragile, convoquant un imaginaire de road trip post-apocalyptique. Puis l’histoire s’affine, et l’on comprend que Juan, le père, semble posséder un don un peu étrange, qu’il aurait transmis à son fils, Gaspar, et que certaines personnes malintentionnées convoitent. Nous sommes dans la narration par le biais de Juan, dont on sent la souffrance et l’urgence de régler cette situation avant une mort qu’il sent prochaine. Le décor de l’intrigue, une Argentine étouffée par la dictature militaire qui à sévi de 1976 à 1983, fait écho à la dramatique épreuve qui a récemment touché les deux protagonistes, le décès brutal de Rosario, la mère, et dont on sent le deuil les accabler.

Et alors que l’on pense s’installer dans une trame narrative haletante mais plutôt classique, Mariana Enriquez rebat les cartes. Deuxième partie, autre temporalité et autre voix, celle du docteur qui a « sauvé » Juan enfant en l’opérant. Puis arrive rapidement une nouvelle ellipse narrative.

S’enchaînent ainsi des chapitres plus ou moins longs ( de quelques dizaines à plusieurs centaines de pages), qui zooment et dézooment sur cette histoire complexe, et nous donnent les clés tout en dévoilant de nouvelles portes inaccessibles. Un peu comme une lampe torche qui éclairerait les pièces effrayantes d’une maison hantée…C’est mené de main de maître, intrigant, on navigue dans les pensées et les époques avec une fluidité folle, bref vous l’aurez compris j’ai adoré la construction déroutante du récit. Il faut certes s’accrocher un peu au début, mais une fois que l’intrigue se révèle pleinement, on profite de cette richesse narrative et de ton. Je préfère d’ailleurs ne pas trop la dévoiler, pour laisser aux personnes tenté.es par le plaisir de se jeter à l’eau.

Là où ce roman est aussi une réussite, c’est dans la capacité de l’autrice à mêler fantastique et horreur avec des thématiques bien réelles . Une société occulte, des noms dits, des disparus sans laisser de trace, des chairs meurtries au plus haut degré…Autant de métaphores d’un système dictatorial d’une brutalité inouïe. La violence est partout dans le récit, qu’elle soit politique, fantastique, ou humaine. La magie est sombre, inquiétante, comme un fardeau que l’on porte. Les liens familiaux sont ambigus, et le récit ne rechigne pas sur le gore en convoquant des images particulièrement troublantes. C’est peut-être là que se situe mon seul bémol, certaines scènes sont vraiment violentes et mettent profondément mal à l’aise. Mais cela reste une lecture fascinante pour laquelle j’ai pris beaucoup de plaisir !

Je vais continuer l’exploration (après une petite pause pour m’en remettre) de cette autrice avec deux autres lectures, présentées ici.

Notre part de nuit, Mariana Enriquez. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet.Editions du sous-sol, 2021.


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