Il ne savait pas d’où ils étaient sortis ni pourquoi ils étaient à ses trousses : un soir, la ville s’était obscurcie, comme s’il avait fait nuit soudain, et Ils avaient surgi parmi les gens, l’avaient pourchassé et lui avaient montré des choses horribles.

Je termine mon trio de lectures estivales autour de Mariana Enriquez en me plongeant dans son premier roman paru en 1995 en Argentine, et édité en France par Les éditions du sous-sol cette année.

Originellement publié alors qu’elle n’a qu’une vingtaine d’années, ce texte révèle déjà les obsessions de l’autrice pour le gothique, les manifestations étranges, et les violences sociales. Personnages ténébreux beaux et ambigus, milieux underground, histoires d’amour troubles…Lire La descente c’est le pire c’est sombrer dans la défonce et la fête version nineties, bad trip compris. Je n’ai pas lâché ce texte, happée par le destin des protagonistes, mais aussi la peur de les voir se perdre devant mes yeux. C’est beau, intense, et saisissant.

L’histoire s’articule autour d’un trio improbable à la vie nocturne animée dans les bars de Buenos Aires. Trois jeunes âmes aux tourments différents, qui s’aiment, se déchirent et se droguent ensemble. Et tentent de se sauver tout en s’anéantissant mutuellement.

Narval est un jeune homme perdu, qui vogue sans le sou de shoot en shoot. Il se sent poursuivi par des présences horrifiques, et tente d’y résister tout en étant fasciné et attiré par elles. Il est, comme toute personne croisant son chemin, fou amoureux de Facundo, beauté angélique et diabolique à la fois, travailleur du sexe irrésistible et détaché de tout, enfin en apparence. Et puis il y a Carolina, jeune femme intense qui succombe elle aussi à Facundo, et veut combler le vide d’une vie trop rangée et confortable.

Je fais des efforts terribles pour retenir la réalité.

Il est difficile de résumer cette histoire courte et profonde à la fois sans déflorer l’intrigue, mais on y sent une sincérité bouleversante sur le quotidien de la toxicomanie et sur la fuite dans les paradis artificiels pour anesthésier une vie trop lourde à porter. On passe de moments suspendus dans le temps et de discussions enfumées profondes sur l’oreiller à une course contre la montre à la recherche du prochain shoot, du prochain client, de la prochaine aventure qui fera vibrer. Les personnages sont profondément attachants et effrayants à la fois, et de quelle descente parle-t-on ? De celle aux enfers, de celle qui suit l’euphorie de la prise, ou bien d’une autre encore ?

Il y a déjà dans ce texte la justesse de la plume de Mariana Enriquez, un rythme et une aura singulières. Elle pourrait nous narrer une énième histoire de jeunesse perdue qui brûle sa vie dans un monde sans avenir, mais par sa singularité et sa créativité tout cela se pare de fantastique, d’horreur et de trouble dont on ne sait jamais s’il viennent d’esprits profondément dérangés ou d’ouvertures sur un monde parallèle terrifiant et funeste.

Je n’ai pas envie de quitter son univers, et projette de lire prochainement le dernier texte traduit en français que je n’ai pas encore pu découvrir, La petite soeur : un portrait de Silvina Ocampo. Et je sens d’ores et déjà que ce sera une expérience qui ne me laissera pas indifférente.

La descente c’est le pire, Mariana Enriquez. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Editions du sous-sol, 2026.


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