L’Évaporée / Fanny Chiarello et Wendy Delorme

Qu’est-ce qui peut bien faire qu’une femme soudain abandonne celle à qui elle vient de dire, Quels merveilleux moment j’ai passés auprès de toi, aujourd’hui encore : je veux ça tous les jours de la vie ? Quelque chose m’a échappé. Mes proches pensent qu’elle attendait le premier prétexte, mon entourage n’a jamais ri avec elle à l’idée d’avoir décroché ensemble la loterie céleste, il ne sait pas de quoi il parle.

J’étais intriguée par ce format de ce roman, qui nous raconte une rupture à deux voix, chacune portée par une autrice. Une belle idée que ce projet, qui, pari réussi, m’a remuée et transportée.

Tout part de l’expérience de Fanny Chiarello qui est subitement quittée par la femme qu’elle aime, et avec qui elle se voyait finir sa vie, du jour au lendemain, sans explication. Elle décide alors de panser ses plaies par la création, et contacte Wendy Delorme, qu’elle avait croisée lors d’un événement littéraire il y a quelques années, et qu’elle n’avait pas eu l’occasion de recontacter. L’idée : écrire à quatre mains un récit de rupture à travers les yeux de la laissée, et de celle qui s’en va, « L’Évaporée ». Les deux autrices vont écrire alternativement les chapitres, en échangeant uniquement par écrit, sans se voir avant la fin. Wendy crée le personnage de celle qui part, et y insuffle un peu d’elle. Une improvisation commune, qui selon les propos de chacune a été fluide et incroyablement naturelle.

Quand Jenny rencontre Ève

Jenny et Ève filent le parfait amour, « l’amour absolu », l’évidence. Elles s’aiment et sont heureuses, il est certain pour Jenny que les années passeront ensemble. Leur rencontre un an auparavant a bouleversé leur vie, et elles ont tiré « la loterie céleste ». Jusqu’au jour où Ève quitte tout sans se retourner, fuit la campagne où elle s’était installée chez Jenny pour retrouver son appartement parisien, et faire face à ses démons. Pour Jenny commence alors une quête éperdue pour combler ce silence, pour comprendre, avoir une explication. Rien n’est pire que la disparition sans bruit, qui laisse tout le champ à l’imagination, et empêche la cicatrisation.

On suit alternativement les pensées des deux femmes, qui naviguent de l’une à l’autre, se répondent ou s’opposent. C’est beau, tendre, et nous dit tant de choses universelles sur l’amour et les relations amoureuses, sur l’impossibilité d’une seule vérité et sur les blessures insondables de l’âme. Il y a tant de choses que l’on pense partager, en fusion, et pourtant que l’on vit tous différemment.

Pour une seule histoire, deux versions différentes. Comme si nous avions deux scripts inversés sur les émotions d’un même personnage, le mien en l’occurrence.

En avançant dans l’histoire on découvre non pas une mais plusieurs « évaporées », chacune vit avec ses fantômes, ses présences manquantes. Ça raconte de belles choses sur les deuils, sur l’absence, et comment on se rafistole comme on peut lorsqu’on est confronté.e à la perte.

Les styles des autrices, fluides, se complètent parfaitement et créent une unité tout en restant singulières. On y voit aussi une grande sensualité qui de leurs plumes sensibles décrit la nature, les sentiments et les corps. Un bel exercice littéraire réussi et touchant, que je ne peux que vous recommander. J’ai enfin beaucoup aimé la place que tient l’écriture dans la vie des deux personnages, écho du processus d’écriture. Un bel exemple de littérature queer, qui brise les frontières du récit, et réinvente d’autres modes très enthousiasmants d’écrire.

L’Évaporée, Fanny Chiarello et Wendy Delorme. Cambourakis, 2022.

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