Sa préférée / Sarah Jollien-Fardel

Moi, je voulais entendre. Déceler un bruit qui indiquerait que, cette fois, c’était plus grave. Écouter les mots, chaque mot : sale pute, traînée, je t’ai sortie de ta merde, t’as vu comme t’es moche, pauvre conne, je vais te tuer. Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi.

On plonge dans ce livre, et on est happé par sa tension permanente, cette boule au ventre et cette gorge serrée que ressent Jeanne, personnage principal et narratrice. On ne va pas se mentir, ce premier roman à l’écriture ciselée et sensible n’est pas un texte léger, si vous êtes à la recherche d’une lecture feel good je vous recommande de passer votre chemin. Mais il y a quelque chose de très fort dans cette histoire, dans le cheminement du personnage principal, ses errances, ses peurs et ses traumatismes.

C’est l’histoire d’une famille modeste dans les montagnes valaisannes, où chaque geste, chaque mot, chaque souffle de vie peut conduire à la violence. Il y a d’abord le père, tyran domestique et manipulateur à la violence quasi sans limite. On aperçoit uniquement des bribes des saillies violentes de cet homme dangereux, scènes glaçantes qui lèvent un coin du voile sur l’enfer du quotidien. Il y a ensuite la mère, qui endure comme elle peut, se fait discrète et tente par tous les moyens de protéger ses deux filles, quitte à prendre les coups pour elle. Les filles, ce sont Emma et Jeanne, qui grandissent dans ce climat toxique, et tentent chacune d’en sortir par leurs moyens. Jusqu’au jour où tout cela les rattrape chacune à leur manière.

Jeanne comprend très jeune qu’il faut savoir observer les moindres signes de montée de colère chez son père, et fuir au bon moment, contrairement à sa mère et sa sœur, qui subissent les coups en permanence. Jeanne, c’est la reine de l’analyse et de l’esquive. La reine de la fuite et de la dissociation, jusqu’au jour où elle aussi y passe, pour une broutille. Rouée de coups, et laissée quasi inconsciente. Ce sera sa première confrontation avec la lâcheté des adultes, lorsque le bon docteur du village, voyant les traces sur son corps et ce qu’elle lui dit, ne fait rien pour les aider. Dans ces villages on ne se mêle pas de ce qui se passe chez les autres, même lorsqu’il en va d’un risque de mort.

Jeanne grandit, trouve une porte de sortie par de brillantes études, fuit le plus rapidement cet environnement toxique. Mais même lorsque l’on fuit, le passé nous rattrape, et les traumatismes nous poursuivent. Sa sœur semble mieux s’en tirer, légère, voluptueuse et joviale, jusqu’au drame, et à une révélation sur la vraie nature de ce que lui faisait subir leur père, dont Emma pense qu’elle était « sa préférée ». Cela vrille le ventre ce besoin viscéral de comprendre, d’interpréter, d’avoir besoin malgré tout d’amour.

Peut-on échapper à son passé ? Est-on condamné.e à reproduire son modèle familial ? Comment grandir, aimer, vivre avec un tel passif ? Où est la liberté, comment faire quand un membre de sa famille subit des violences et qu’il est impossible de l’en sortir ? Doit-on forcément tout pardonner ? Peut-on aimer lorsqu’on a reçu trop de violence enfant, et faire confiance ?

Autant de questionnements qui traversent ce magnifique récit, où l’eau et la nature soignent les corps meurtris. Par son écriture élégante, maîtrisée, et puissante, Sarah Jollien-Fardel oppose la beauté de la nature, de l’eau, et de la montagne valaisanne à la froideur du foyer familial. Un belle réussite pour un premier roman.

Sa préférée, Sarah Jollien-Fardel. Sabine Wespieser éditeur, 2022.

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