Deux secondes d’air qui brûle / Diaty Diallo

Les premiers instants qui suivent la nuit ou le jour durant lequel commence un deuil ont des couleurs qui n’apparaissent qu’à celles et ceux qui pleurent leurs morts. Des couleurs au dessus des sens.

Voilà un premier roman coup de poing, vif et dont le style vibrant est comme un cri, qui nous exhorte ouvrir les yeux. Diaty Diallo raconte une bavure policière du point de vue des proches de la victime, le quotidien d’une partie de la population qui subit violences, discrimination, racisme et abus de la part de ceux censés protéger, « garder la paix ».

Un soir où tout bascule

Un soir de juillet comme les autres dans le quartier des pyramides. Au pied des tours on se pose, on discute, on boit des Fanta en faisant griller des merguez. On ne part pas en vacances, alors les vacances viennent à nous. On fait la fête aussi, dans les parkings souterrains, on tise, on bédave, on se séduit, on s’oublie sur de la musique trop forte…On vit sa jeunesse en somme, une jeunesse comme les autres. Enfin presque, à cela près qu’on a le malheur de vivre dans un quartier défavorisé, et qu’on n’a pas le bon nom ni la bonne couleur de peau.

Et puis il y a cette soirée où tout bascule. Une énième provocation des forces de l’ordre, qui n’ont rien d’autre à faire que de venir contrôler des jeunes qu’ils connaissent par cœur, un ras-le-bol de cette violence subie en permanence, les esprits s’échauffent et tout dérape, jusqu’au meurtre par la police d’un adolescent, qui se retrouve abattu dans le dos pour avoir fui à moto. Son seul tort : avoir pris peur en voyant les policiers traquer du jeune à arrêter. Un petit frère, un fils, un ami, qui peu de temps avant de perdre la vie se demandait comment il pourrait oser aborder cette jeune fille qui lui fait perdre tous ses moyens, lui qui vient de tomber amoureux pour la première fois. Lui qui n’est même pas majeur.

Évidemment le cerveau bouillonne de « et si » à cette lecture : et s’il ne s’était pas trouvé là à ce moment précis, et s’il avait écouté son grand frère lui ordonner de rentrer, et s’il n’avait pas fui, et si…Et si il avait été blanc, et s’il n’avait pas vécu dans ce quartier, et si la police avait été respectueuse. L’onde de choc est immense dans le quartier, et se pose la question de comment réagir face à cette exaction meurtrière. Quelque chose semble se préparer en sourdine, comme un acte de résistance ultime, qui tient en haleine tout au long du récit.

L’écriture est rythmée, cinématographique, dans un style direct bourré de références musicales, qui donnent une belle bande son au livre. La construction du récit en alternant les voix des proches de la victime permet de réaliser l’injustice et la violence, et de rendre je trouve hommage à toutes ces vies volées pour qui tout a basculé en une seconde : Adama, Lamine, Zyed, Bouna…On voit ce que ça fait de rentrer dans un commissariat et de ne pas vraiment savoir dans quel état on en ressortira, d’être souvent arrêté pour un motif fallacieux, d’être harcelé. Oui la police tue. C’est inconcevable pour certains mais oui, elle ôte des vies, elle tabasse, elle rackette, elle viole. Souvent impunément. Parce que parfois simplement s’appeler Issa ou Chérif, et faire un barbecue un soir de juillet peut vous amener à être embarqué violemment parce que vous n’avez pas vos papiers d’identité par les mêmes qui vont déjà harcelé le matin même. Ou peut vous amener à mourir.

Diaty Diallo montre frontalement la problématique de la police et de son rapport aux jeunes « des quartiers » dit on pudiquement pour ne pas dire simplement les choses : les jeunes issus de l’immigration, dont on craint « l’ensauvagement », en y mêlant poésie, tendresse, et en y apportant beaucoup de lumière et d’amour. C’est un très beau premier roman, authentique et vivant, sur un sujet brûlant et capital. A lire !

Pour en apprendre plus sur les rapports entre jeunes des quartiers populaires et Brigades Anti Criminalité, je vous conseille la lecture de La force de l’ordre de Didier Fassin, qui a enquêté pendant deux ans dans une Brigade Anti Criminalité de région parisienne, et dont il existe une très bonne adaptation BD par Frédéric Debonny et Jake Raynal.

Deux secondes d’air qui brûle, Diaty Diallo. Seuil, 2022.

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