Les Vilaines / Camila Sosa Villada

« Les trans se pendent, les trans s’ouvrent les veines. Les trans souffrent des regards curieux, des interrogations de la police, des ragots des voisins, couchées sur le sang tiède et crémeux qui tapisse leur lit.»

Premier roman coup de poing de Camila Sosa Villada, lauréate du Prix Juana Inès de La Cruz 2020, Les Vilaines est un texte fort, brut, beau et cru. Une plongée dans le monde des travailleuses du sexe trans dans la ville de Cordóba et sa province, ville argentine où la violence envers les femmes et la transphobie sont bien vivaces.

Tante Encarna, Maria, Angie et les autres

Il existe un parc à Cordóba où des oiseaux multicolores se pavanent la nuit. Un parc où l’on peut acheter un peu de chaleur humaine, un peu d’intimité et d’amour procuré par de belles dames en talons hauts. Des femmes mises au ban de la société car elles ne sont pas nées dans le bon corps, Dieu s’est trompé. Elles ce sont Tante Encarna, Natali, Maria la Muette, Sandra, Angie, Machi…Elles offrent leurs services la nuit à des hommes qui savent les trouver pour combler leurs fantasmes les plus inavouables, mais les rejettent et les violentent dès le jour venu. Difficile, voire impossible de trouver sa place dans la cité, il ne reste que le trottoir, ou la mort. Car c’est bien la mort qu’elles frôlent chaque jour, qui peut se présenter sous la main d’un client ou de policiers violents, dans une drogue mal coupée, de l’huile de moteur qu’elles s’injectent pour avoir de belles hanches plantureuses et des seins XXL, ou bien en attrapant « le fléau », qui les décime petit à petit.

Moïse sauvé des buissons

Oui mais voilà, une nuit pas comme une autre un miracle se produit. La mère de toutes, Tante Encarna, trouve un nouveau-né dans un buisson. Il a à peine quelques semaines, il est beau, elle l’aime follement dès premier regard, elle le prend avec elle. Il s’appellera Eclat des Yeux. Dans sa maison rose, refuge de toutes les trans orphelines que Tante Encarna accueille à bras ouverts, on le chouchoute, on l’aime, on le protège de l’extérieur car la menace qu’on les dénonce est bien réelle. Le petit grandit sous les yeux des pensionnaires de Tante Encarna dont on suit le parcours souvent malheureusement similaire : le sentiment très jeune d’être une femme, les habites portés en secret, la violence du père qui ne supporte pas de voir son « fils », la fuite, la rue, offrir son corps, la joie de devenir femme, mais aussi la profonde mélancolie, tristesse et le désespoir de pouvoir vivre un jour comme tout le monde.

« Ce que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête. »

On y croise une foule de personnages tous plus inoubliables les uns que les autres : Maria la muette qui se transformera petit à petit en oiseau, Natali la louve-garou, Machi la chamane qui soigne le coeur et les âmes, Angie la plus belle trans du parc, les Hommes sans tête, clients doux et en souffrance aussi….Car il y a la violence mais l’amour aussi, d’hommes qui savent et voient leur beauté.

Il y a du Almodovar dans ce roman clairement, par ces personnages de femmes haut en couleur, par ce trop plein de vie pour mieux tromper la mort, de sentiments pour tromper la violence, de couleurs pour tromper la souffrance qui prend au tripes. On pense aussi évidemment au rayonnant et iconique documentaire « Paris is burning », où le fambloyant croise la misère et la solitude.

Cette fresque truffée de réalisme magique nous transporte si loin, on espère, on vit, on tremble avec et pour elles. Leur vie est pleine de maquillages et parfums bon marché, de breloques fantaisies, de couleurs, d’amour, de rires, de pleurs, d’amour, de violence et de coups bas aussi, mais une sororité hors du commun les soude toutes quelle que soit l’épreuve à traverser. Camila Sosa Villada a puisé dans son expérience personnelle pour écrire ce livre si joyeux et triste à la fois, fantasque et désespéré, où chaque personnage lutte pour aspirer simplement au bonheur. Beau et bouleversant.

Les Vilaines, Camila Sosa Villada. Editions Métailié, 2021.

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